Les cirques montagneux fascinent depuis toujours les géologues, les naturalistes et les amateurs de grands espaces par leur configuration géomorphologique spectaculaire. Ces amphithéâtres naturels, sculptés par les forces tectoniques et érosives au fil des millénaires, constituent des laboratoires vivants pour comprendre l’évolution des reliefs terrestres. Parmi ces formations remarquables, le cirque de Mafate à La Réunion occupe une place absolument singulière dans le patrimoine géologique mondial. Contrairement aux cirques glaciaires classiques des Alpes ou des Pyrénées, Mafate résulte d’un processus volcanique unique combiné à une érosion torrentielle intensive, créant un écosystème insulaire d’une richesse exceptionnelle. Cette caldeira d’effondrement, totalement inaccessible par la route, abrite aujourd’hui des communautés humaines vivant dans un isolement remarquable, perpétuant des modes de vie ancestraux au cœur d’une nature préservée qui attire chaque année des milliers de randonneurs en quête d’authenticité.
Définition géomorphologique d’un cirque glaciaire de montagne
Un cirque montagneux se définit comme une dépression semi-circulaire aux parois abruptes, généralement située en altitude dans les massifs montagneux. Cette formation géologique résulte principalement de l’action combinée de plusieurs processus érosifs agissant sur des périodes géologiques considérables. La morphologie caractéristique d’un cirque présente une forme en amphithéâtre ou en fauteuil, avec des parois rocheuses verticales ou subverticales encerclant un fond relativement plat. Cette configuration particulière témoigne d’une dynamique érosive intense et spécifique qui façonne progressivement le relief montagnard. Les dimensions des cirques varient considérablement, depuis quelques centaines de mètres jusqu’à plusieurs kilomètres de diamètre, selon les conditions géologiques locales et l’intensité des processus morphogénétiques à l’œuvre.
Formation par érosion glaciaire et processus de surcreusement
Dans les massifs montagneux tempérés comme les Alpes ou les Pyrénées, la formation des cirques résulte principalement de l’érosion glaciaire quaternaire. Les glaciers, véritables bulldozers naturels, ont sculpté ces amphithéâtres rocheux durant les périodes de glaciation qui ont marqué le Pléistocène. Le processus débute généralement par l’accumulation de neige dans des dépressions préexistantes situées en altitude. Cette neige se transforme progressivement en névé puis en glace sous l’effet de la pression et du regel. La masse glaciaire ainsi constituée exerce alors une action érosive multiple sur le substratum rocheux : l’abrasion mécanique par les débris rocheux enchâssés dans la glace, l’arrachement de blocs par gélifraction et l’excavation progressive du fond du cirque créent ce qu’on appelle le surcreusement glaciaire.
Ce phénomène de surcreusement s’intensifie particulièrement au niveau de la rimaye, cette crevasse qui sépare la glace mobile du glacier de la paroi rocheuse fixe. À cet endroit précis, l’alternance gel-dégel fragmente intensément la roche, tandis que le mouvement rotatif du glacier évacue continuellement les débris vers l’aval. Des études menées dans les Alpes suisses ont montré que certains cirques présentent un surcreusement pouvant atteindre 300 à 400 mètres par rapport au profil théorique de la vallée. Cette excavation préférentielle explique pourquoi de nombreux cir
ques glaciaires accueillent aujourd’hui des lacs d’origine glaciaire, véritables « miroirs » installés dans ces cuvettes de surcreusement. Après le retrait des glaces, l’érosion fluviale et gravitaire prend le relais, mais la signature du glacier – cet amphithéâtre profondément entaillé dans la montagne – demeure parfaitement lisible dans le paysage.
Caractéristiques morphologiques : parois abruptes et fond plat
Sur le plan géomorphologique, un cirque de montagne se reconnaît d’abord à la combinaison de parois rocheuses très raides et d’un fond relativement aplani. Les versants présentent souvent des pentes supérieures à 30°, parfois verticales, marquées par des gradins rocheux, des vires et des couloirs d’avalanches. Ces parois sont le résultat conjoint du creusement glaciaire, de la gélifraction et des chutes de blocs qui entretiennent en permanence l’escarpement.
Le fond du cirque adopte, au contraire, une topographie plus douce, où s’accumulent les dépôts glaciaires et torrentiels (moraines, éboulis fins, colluvions). C’est dans cette zone que se développent les prairies d’altitude, les lacs de cirque et, lorsqu’un accès est possible, les alpages ou petits hameaux de montagne. La rupture de pente entre le fond plat et les remparts constitue souvent un excellent repère de terrain pour identifier un cirque, même lorsque l’empreinte glaciaire a été en partie remaniée par des processus postérieurs.
Autre trait caractéristique : l’encaissement en cul-de-sac. Un cirque ne débouche pas directement sur une large vallée comme un simple bassin versant ; il se ferme en amphithéâtre, ne laissant échapper les eaux de fonte et de ruissellement que par une brèche unique ou un petit verrou rocheux. Cette configuration confère aux cirques cette impression d’espace clos, presque théâtral, que vous pouvez ressentir immédiatement en levant les yeux vers les remparts qui vous encerclent.
Différence entre cirque, reculée karstique et canyon fluviatile
Dans le langage courant, on confond parfois les cirques avec d’autres formes de relief spectaculaires, comme les reculées karstiques ou les canyons fluviaux. Pourtant, d’un point de vue scientifique, ces paysages n’ont ni la même genèse, ni tout à fait la même morphologie. Comprendre ces différences vous permet de mieux lire les paysages de montagne et d’éviter les amalgames fréquents dans les guides touristiques.
La reculée karstique est typique des massifs calcaires, comme dans le Jura français (reculée de Baume-les-Messieurs, par exemple). Elle résulte de l’érosion combinée de rivières de surface et de réseaux souterrains, avec un recul progressif du front de taille. La forme générale peut rappeler un cirque, mais l’empreinte glaciaire y est absente ou secondaire, et l’on observe souvent des résurgences, grottes et lapiez caractéristiques du karst. Le canyon fluviatile, quant à lui, est un encaissement linéaire façonné essentiellement par une rivière qui incise son lit au fil du temps, comme les gorges du Verdon ou du Colorado : les versants y sont parallèles, sans cette forme de cuvette semi-circulaire typique du cirque.
On peut résumer ainsi : le cirque glaciaire est une cuvette en cul-de-sac à dominante érosive glaciaire, la reculée karstique est une entaille en amphithéâtre liée à la dissolution des calcaires et à l’érosion fluviale, et le canyon est un couloir encaissé sculpté par une rivière sur la longueur. Mafate, lui, ajoute une autre complexité : il combine une origine volcanique (caldeira d’effondrement) avec une intense érosion torrentielle, ce qui explique sa singularité par rapport à ces formes « classiques » des continents.
Exemples emblématiques : gavarnie, troumouse et estaubé dans les pyrénées
Pour illustrer la définition du cirque glaciaire, les Pyrénées offrent une série de paysages spectaculaires classés parmi les plus beaux d’Europe. Le cirque de Gavarnie, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre du bien « Pyrénées-Mont Perdu », constitue probablement l’exemple le plus célèbre : amphithéâtre colossal aux parois de plus de 1 500 mètres de hauteur, il abrite l’une des plus hautes cascades d’Europe (environ 423 m de chute cumulée). Ici, la signature du surcreusement glaciaire est particulièrement nette, avec des gradins rocheux superposés comme les rangées d’un immense théâtre naturel.
Tout près, les cirques de Troumouse et d’Estaubé complètent ce triptyque pyrénéen. Troumouse, plus ouvert et très vaste, illustre parfaitement la capacité des glaciers quaternaires à sculpter d’immenses cuvettes d’altitude. Estaubé, quant à lui, présente une forme plus étroite, presque intimiste, où l’on lit encore très bien les traces morainiques et les lacs de surcreusement. Ces cirques, typiquement glaciaires, constituent un excellent point de comparaison pour comprendre en quoi Mafate, façonné par l’effondrement volcanique et l’érosion torrentielle, s’écarte de ce modèle « classique » tout en partageant avec lui certains traits morphologiques (parois abruptes, fond de cuvette, encaissement).
Contexte géologique du cirque de mafate à la réunion
Situé au cœur de l’océan Indien, à plus de 9 000 km de la métropole, le cirque de Mafate s’inscrit dans un contexte volcanique insulaire très différent des massifs alpins et pyrénéens. La Réunion est un édifice volcanique récent à l’échelle géologique (moins de 3 millions d’années pour l’essentiel), né au-dessus d’un point chaud mantellique. Deux grands massifs structurent l’île : le Piton de la Fournaise, encore en activité, et le Piton des Neiges, aujourd’hui éteint, dont l’érosion et les effondrements sont à l’origine des trois grands cirques : Mafate, Cilaos et Salazie.
Alors qu’un cirque glaciaire naît d’un lent surcreusement par la glace, Mafate est avant tout une caldeira d’effondrement profondément remaniée par les eaux torrentielles. Imaginez un gigantesque gâteau volcanique dont le cœur se serait affaissé, puis que la pluie tropicale, les crues et les glissements de terrain auraient sculpté pendant des centaines de milliers d’années. C’est ce dialogue permanent entre le volcanisme (construction, effondrement) et l’érosion (démantèlement, ravinement) qui confère à Mafate sa physionomie de cirque montagneux tout en le rendant géologiquement unique au monde.
Caldeira d’effondrement du piton des neiges et volcanisme réunionnais
Le Piton des Neiges, point culminant de La Réunion (3 069 m), est l’édifice volcanique originel de l’île. Au cours de son histoire, ce volcan bouclier a connu plusieurs épisodes d’effondrements majeurs de son sommet, liés à la vidange de chambres magmatiques et à la déstabilisation des flancs. Ces effondrements ont ouvert de vastes dépressions – des caldeiras – qui ont ensuite été agrandies et compartimentées par l’érosion, donnant naissance aux cirques de Mafate, Cilaos et Salazie disposés en « trèfle » autour du massif central.
Mafate correspond ainsi à un secteur effondré du flanc nord-ouest du Piton des Neiges. Les coulées basaltiques épaisses, superposées sur plusieurs centaines de mètres, constituent le matériau de base des remparts. Ces coulées, parfois entrecoupées de niveaux scoriacés ou de paléosols, ont été fracturées, basculées et défoncées par les mouvements de masse. Par la suite, le climat tropical humide et les épisodes cycloniques ont intensifié le démantèlement de ces structures, approfondissant les ravines et accentuant l’encaissé du cirque.
Le volcanisme réunionnais ne se limite pas à cette phase ancienne. Tandis que le Piton des Neiges s’éteignait progressivement (probablement il y a plus de 12 000 ans), le Piton de la Fournaise prenait le relais à l’est de l’île, construisant un nouvel édifice. Cette succession d’édifices volcaniques, combinée à un soulèvement lent de l’île et à un enfoncement relatif dans l’océan, explique la forte dynamique érosive qui continue aujourd’hui encore de remodeler les remparts de Mafate et de ses voisins.
Érosion torrentielle et morphogenèse des remparts basaltiques
Dans un environnement tropical soumis à des pluies intenses – parfois plus de 6 000 mm annuels sur certains versants exposés – l’érosion torrentielle joue un rôle clé dans la morphogenèse de Mafate. Les parois basaltiques, déjà fragilisées par les fractures et les niveaux scoriacés, sont entaillées par une multitude de ravines qui descendent radialement vers le fond du cirque. À chaque épisode pluvieux majeur, ces ravines transportent des volumes considérables de matériaux, creusant toujours plus profondément les versants.
C’est cette action combinée du ruissellement concentré, des glissements de terrain et des chutes de blocs qui a sculpté les remparts abrupts caractéristiques de Mafate, parfois hauts de plus de 1 000 mètres. Les cassures de pente, les encorbellements, les piliers rocheux (comme les Trois Salazes) traduisent ce travail de sape continu. À la différence d’un cirque glaciaire où les parois sont polies et striées, les remparts de Mafate dévoilent une architecture basaltique en coulées empilées, avec des orgues, des dykes et des entablements témoignant des différents épisodes éruptifs.
Les épisodes cycloniques, fréquents dans le sud-ouest de l’océan Indien, agissent comme de véritables « accélérateurs de relief ». En quelques heures, des centaines de millimètres de pluie peuvent déclencher des crues dévastatrices, arrachant des pans entiers de versant et remodelant le lit des ravines. Pour qui sait lire le paysage, chaque cicatrice, chaque cône d’éboulis au pied des parois raconte un épisode de cette histoire érosive récente.
Hydrographie : ravines de la rivière des galets et bras de Sainte-Suzanne
L’hydrographie du cirque de Mafate s’organise autour de plusieurs axes torrentiels majeurs, dont le principal est la Rivière des Galets. Prenant sa source dans les hauteurs du cirque, elle collecte les eaux d’une multitude de bras secondaires (Bras d’Oussy, Bras des Merles, Bras Détour, etc.) avant de s’ouvrir vers la côte ouest et de déboucher entre La Possession et Le Port. Sur plus de 35 km, ce cours d’eau illustre parfaitement la puissance des torrents tropicaux capables de charrier des blocs volumineux, ces fameux « galets » qui lui donnent son nom.
Le Bras de Sainte-Suzanne et d’autres ravines secondaires participent également à ce réseau dense, structurant les vallées internes et conditionnant l’implantation des îlets sur des replats épargnés par les crues. Des sites emblématiques comme Trois Roches montrent la rencontre spectaculaire entre la dynamique torrentielle et le substrat basaltique : là, la Rivière des Galets chute brutalement dans une faille étroite, sculptant de vastes dalles polies qui constituent l’un des paysages les plus photographiés de Mafate.
Pour le randonneur, comprendre ce réseau hydrographique n’est pas qu’une curiosité scientifique : c’est aussi un élément de sécurité. traversées de gués, passages en fond de ravine, risques de montée rapide des eaux… autant de paramètres à intégrer avant de s’engager sur certains itinéraires, en particulier en saison des pluies. L’eau, à Mafate, est à la fois ressource vitale, vecteur de biodiversité et force géomorphologique majeure.
Particularités écologiques et endémisme botanique de mafate
L’isolement, le gradient altitudinal marqué et l’histoire volcanique de La Réunion ont favorisé un foisonnement d’espèces endémiques, dont une partie se concentre dans les remparts, ravines et plateaux de Mafate. Ce cirque, comme l’ensemble du cœur du Parc national, constitue un véritable laboratoire de l’évolution, comparable à une « île dans l’île » où les espèces se sont adaptées à des microclimats très contrastés en quelques kilomètres seulement.
La richesse écologique de Mafate ne se mesure pas seulement au nombre d’espèces, mais aussi au degré d’originalité de ses écosystèmes : forêts de bois de couleurs, bruyères d’altitude, prairies anthropisées, formations riveraines… Autant de milieux qui coexistent et s’entremêlent, offrant au randonneur attentif une succession de paysages végétaux. Mais cette biodiversité remarquable est aussi fragile : espèces invasives, pression de fréquentation, incendies et changement climatique constituent autant de menaces auxquelles gestionnaires et habitants doivent faire face.
Flore endémique : bois de couleurs, tamarins des hauts et fougères arborescentes
Parmi les emblèmes de la flore indigène de Mafate, on trouve les bois de couleurs des Hauts, appellation vernaculaire qui regroupe plusieurs essences endémiques comme le bois de rempart (Agarista salicifolia), le bois de natte, le bois de pomme ou encore le bois de casse. Ces arbres, aux feuillages souvent brillants et aux troncs tortueux, forment des forêts denses sur les versants humides et les hauts de rempart, notamment vers le Col des Bœufs ou la Plaine des Tamarins.
Le tamarin des Hauts (Acacia heterophylla), endémique de La Réunion, domine certains plateaux comme la Plaine des Tamarins, entre le Col des Bœufs et Marla. Ses silhouettes aux branches sinueuses, parfois couvertes de mousses et de lichens, créent une atmosphère quasi féerique lorsque la brume s’installe. Plus bas, dans les zones plus humides et ombragées, les fougères arborescentes (notamment Cyathea) déploient leurs frondes géantes le long des ravines, rappelant par endroits une végétation de type « forêt primaire » subtropicale.
De nombreuses plantes endémiques ou indigènes complètent ce tableau : orchidées sauvages, pandanus, vacoas des hauts, ambavilles… Pour le visiteur, l’un des meilleurs moyens de les découvrir consiste à marcher lentement, en s’accordant des pauses d’observation, voire à se faire accompagner par un guide formé à la botanique réunionnaise. Vous verrez alors que chaque sentier de Mafate n’est pas seulement un chemin de randonnée, mais un véritable corridor écologique.
Étages de végétation du littoral aux hauts sommets de mafate
Comme dans de nombreuses îles volcaniques, la végétation de La Réunion s’organise en étages altitudinaux, du littoral aux sommets. Mafate, par sa position intermédiaire (en grande partie entre 600 et 2 000 m d’altitude), concentre plusieurs de ces étages sur un espace relativement restreint. En quelques heures de marche, vous pouvez ainsi passer d’un maquis arbustif xérophile à des forêts de tamarins des Hauts, puis à des pelouses plus ouvertes proches des crêtes.
Les versants les plus bas et les plus secs, exposés à l’ouest, accueillent des formations xérophiles où apparaissent notamment des espèces comme le choca (plante introduite, très envahissante), des euphorbes et des arbustes adaptés au stress hydrique. En remontant, on entre dans l’étage des forêts de moyenne altitude, plus humides, dominées par les bois de couleurs et un sous-bois riche en fougères et mousses. Les hauts plateaux et cols, au-dessus de 1 800 m, laissent place à des landes et pelouses d’altitude, plus rases, soumises à des températures plus fraîches et à des vents fréquents.
Cette stratification végétale, comparable aux « marches » d’un escalier écologique, est particulièrement intéressante pour les scientifiques qui y observent les effets du réchauffement climatique : remontée altitudinale de certaines espèces, fragilisation des communautés d’altitude, concurrence accrue des espèces exotiques envahissantes… Pour vous, randonneur, elle se traduit par une diversité de paysages étonnante à l’échelle d’une seule journée de marche.
Faune avifaunistique : tuit-tuit, papangue et espèces protégées
La faune de Mafate est dominée par l’avifaune, les oiseaux étant particulièrement bien adaptés à la fragmentation des habitats insulaires. L’une des espèces les plus emblématiques est le Tuit-tuit (Coracina newtoni), petit passereau endémique de La Réunion, en danger critique d’extinction. S’il se rencontre surtout dans les forêts de la région de Saint-Denis et du Piton Fougères, sa protection concerne l’ensemble du cœur du Parc national, y compris Mafate, via la lutte contre les prédateurs introduits (rats, chats, tangues).
Autre symbole, le Papangue (Circus maillardi), unique rapace diurne endémique de l’île, survole aussi les remparts et plateaux de Mafate. Vous le reconnaîtrez à son vol plané au-dessus des prairies et des ravines, à la recherche de proies. À ses côtés, de nombreuses autres espèces indigènes ou endémiques (tec-tec, zoizo blanc, salangane, pétrels…) complètent ce cortège avifaunistique protégé par le Parc national.
Si vous aimez observer les oiseaux, Mafate est une destination privilégiée, à condition de respecter quelques règles simples : rester discret, éviter de nourrir les animaux, maintenir une certaine distance d’observation et privilégier des jumelles plutôt que le rapprochement. C’est en gardant cette attitude de « visiteur discret » que vous aurez le plus de chances d’apercevoir ces espèces rares, tout en limitant votre impact sur leur comportement.
Inaccessibilité routière et système de sentiers pédestres
L’une des spécificités les plus marquantes de Mafate est son inaccessibilité totale par la route. Aucun axe bitumé ne pénètre dans le cirque, ce qui en fait un cas presque unique au monde pour un territoire habité en permanence par plusieurs centaines de personnes. Cette contrainte, parfois lourde pour les habitants, a aussi permis de préserver un réseau de sentiers pédestres exceptionnel, aujourd’hui structuré autour de grands itinéraires de randonnée comme les GR R1 et GR R2.
Pour vous, visiteur, cela signifie une chose simple : on n’entre à Mafate qu’à pied… ou par les airs. Ce choix d’accessibilité conditionne la manière dont vous préparez votre séjour, la quantité de matériel que vous emportez, mais aussi la façon dont vous percevez le temps et l’espace. Chaque îlet se mérite au prix de quelques heures de marche, et cette lenteur imposée participe largement à l’expérience d’isolement et de déconnexion que recherchent de nombreux randonneurs.
Réseau de sentiers GR R1 et GR R2 traversant mafate
Deux grands itinéraires balisés de Grande Randonnée structurent la traversée du massif du Piton des Neiges et du cirque de Mafate : le GR R1 et le GR R2. Le GR R1 réalise le tour du Piton des Neiges, reliant les trois cirques de Mafate, Cilaos et Salazie en une boucle d’environ 60 à 70 km. Le GR R2, lui, traverse l’intégralité de l’île du nord au sud, depuis Saint-Denis jusqu’à Saint-Philippe, en passant par Mafate, Cilaos et le volcan du Piton de la Fournaise.
Dans Mafate, ces sentiers principaux se subdivisent en de multiples variantes qui relient les îlets entre eux : La Nouvelle, Marla, Roche Plate, Aurère, Grand Place, Îlet à Bourse, Orangers, Lataniers, etc. La plupart de ces tronçons sont parfaitement balisés (marques rouges et blanches pour les GR, jaunes pour d’autres sentiers), mais restent techniques : dénivelés importants, marches irrégulières, portions caillouteuses ou glissantes. Mieux vaut donc prévoir un équipement adapté (chaussures de randonnée, bâtons, réserve d’eau suffisante) et éviter de sous-estimer les temps de trajet annoncés.
Vous vous demandez par où commencer pour une première approche ? Les tronçons Col des Bœufs – La Nouvelle, ou encore Col des Bœufs – Marla via la Plaine des Tamarins, constituent des portes d’entrée idéales pour découvrir le cirque sans vous lancer d’emblée dans des étapes trop engagées. Pour les marcheurs expérimentés, des itinéraires de 2 à 3 jours permettent de composer de magnifiques boucles, par exemple La Nouvelle – Marla – Roche Plate – Col des Bœufs, en dormant dans les gîtes des îlets.
Points d’accès : col des bœufs, maïdo et rivière des galets
Mafate dispose de plusieurs portes d’entrée pédestres, chacune offrant une ambiance et un niveau de difficulté différents. Le Col des Bœufs, accessible par la route forestière depuis le cirque de Salazie, est sans doute le point de départ le plus fréquenté. À près de 2 000 m d’altitude, il permet de descendre relativement rapidement vers La Nouvelle (environ 1 h 30 à 2 h de marche), sur un sentier bien aménagé et au dénivelé raisonnable pour la plupart des marcheurs.
Côté ouest, le Maïdo offre un point de vue spectaculaire sur l’ensemble du cirque avant de plonger, par des sentiers plus raides et techniques, vers Roche Plate ou les Orangers. L’accès depuis le lit de la Rivière des Galets, via des navettes 4×4 jusqu’à Deux Bras, constitue une troisième option : après une remontée en véhicule sur une douzaine de kilomètres de piste, vous entamez la randonnée vers Aurère, Grand Place ou d’autres îlets du « bas Mafate ». Ce secteur est plus sauvage et plus chaud, avec des sentiers parfois exigeants physiquement.
Chaque porte d’entrée présente ses avantages : le Col des Bœufs pour l’accessibilité, le Maïdo pour le panorama grandiose, la Rivière des Galets pour l’immersion progressive dans les ravines. Le choix dépendra de votre niveau, de la météo (les remparts se couvrent souvent en fin de matinée) et du type d’expérience que vous recherchez : découverte en douceur ou immersion sportive.
Infrastructure héliportée pour l’approvisionnement des îlets
En l’absence de routes, l’hélicoptère joue un rôle essentiel dans la logistique de Mafate. Chaque îlet ou presque dispose d’une petite plate-forme héliportée où se posent régulièrement des appareils chargés d’acheminer vivres, matériaux de construction, bouteilles de gaz, voire parfois des animaux. C’est également par les airs que sont évacués certains déchets, ou que sont organisées les évacuations sanitaires en cas d’urgence médicale.
Ce système a un coût économique et environnemental non négligeable : bruit, émissions, perturbation de la faune, dépendance aux rotations. C’est pourquoi les habitants et les gestionnaires cherchent à limiter les besoins au strict nécessaire, en développant par exemple l’énergie solaire, la récupération d’eau de pluie et l’agriculture vivrière. Pour le randonneur, voir un hélicoptère se poser dans un îlet rappelle concrètement ce que signifie vivre dans un territoire sans route : chaque sac de ciment, chaque bouteille de gaz a été acheminé au prix d’une logistique complexe.
En tant que visiteur, vous pouvez contribuer à limiter cette pression en voyageant léger, en réduisant vos déchets (et en les redescendant autant que possible) et en privilégiant les circuits de plusieurs jours plutôt que des allers-retours aériens à la journée. L’hélicoptère reste un outil indispensable pour la vie quotidienne à Mafate, mais il doit rester au service des besoins des habitants avant d’être un simple moyen touristique.
Peuplement humain et îlets habités de mafate
Au-delà de sa singularité géologique, ce qui fait de Mafate un cirque véritablement unique, c’est la présence d’une communauté humaine permanente vivant au cœur d’un territoire sans routes. Environ 700 à 800 habitants se répartissent entre une dizaine d’îlets, ces petits plateaux cultivables accrochés au flanc des remparts ou nichés sur des replats. Leur histoire, intimement liée au marronnage et à la colonisation de l’île, confère à Mafate une dimension historique et culturelle aussi forte que sa valeur naturelle.
Ces îlets ne sont pas de simples hameaux de montagne : ce sont de véritables micro-sociétés, avec leurs écoles, leurs lieux de culte, leurs gîtes, leurs jardins et leurs bêtes. Marcher à Mafate, c’est donc aussi marcher dans les pas des premiers marrons et des « petits blancs des hauts », ces paysans modestes qui ont choisi l’isolement pour vivre de leurs terres. Cette mémoire est encore très présente dans les toponymes, les récits et les pratiques quotidiennes des Mafatais.
Histoire du marronnage et refuge des esclaves fugitifs
Le nom même de Mafate viendrait du malgache « Mahafaty », signifiant « qui tue » ou « dangereux », ou du nom d’un chef marron d’origine malgache qui aurait trouvé refuge dans le cirque. À l’époque de l’esclavage, entre le XVIIe et le XIXe siècle, les esclaves en fuite, appelés marrons, cherchaient des zones reculées et difficilement accessibles pour échapper aux « chasseurs de noirs ». Les cirques de l’intérieur, et Mafate en particulier, offraient un refuge idéal : remparts vertigineux, absence de routes, ravines profondes.
Ces marrons ont été les premiers habitants de Mafate, vivant de chasse, de cueillette et de petites cultures sur des replats discrets. Leur présence a laissé des traces dans la toponymie (Îlet à Malheur, Îlet à Bourse, Bras des Merles…) et dans certains récits oraux transmis de génération en génération. Aujourd’hui encore, plusieurs familles mafataises se réclament de cette ascendance marronne, entretenant une mémoire vive de la résistance à l’oppression et du choix de la liberté dans l’isolement.
Après l’abolition de l’esclavage (1848), Mafate a également attiré des colons pauvres, souvent désignés sous le nom de « petits blancs des hauts » ou « yabs ». Sans ressources suffisantes pour acquérir des terres fertiles en plaine, ils se sont installés dans les hauts, parfois hors des cadres légaux de l’époque, vivant de polyculture et d’élevage. Le tissage entre ces héritages – marron et paysan – forge aujourd’hui encore l’identité singulière de Mafate.
Îlets permanents : la nouvelle, marla, roche plate et cayenne
Parmi les îlets de Mafate, certains se distinguent par leur taille, leur accessibilité ou leur histoire. La Nouvelle, perchée à environ 1 400 m d’altitude, est l’îlet le plus peuplé et le plus fréquenté. On y trouve une école, plusieurs gîtes, des épiceries, une petite chapelle : c’est en quelque sorte la « capitale » du cirque, accessible facilement depuis le Col des Bœufs. Son paysage de prairies, de jardins et de cases créoles colorées offre un contraste saisissant avec les remparts sombres qui l’encerclent.
Plus au sud, Marla (environ 1 600 m) est l’îlet le plus élevé de Mafate, au pied du Col du Taïbit et des Trois Salazes. Le climat y est plus frais, les nuits plus froides, et l’ambiance plus montagnarde. On y pratique l’élevage (y compris de cerfs), l’apiculture, et l’on y trouve plusieurs gîtes très appréciés des randonneurs. Roche Plate, au pied du rempart du Maïdo, constitue un autre îlet stratégique, souvent atteint après une longue descente depuis le point de vue du Maïdo ou après la traversée des Trois Roches.
Plus en aval, Grand Place et Cayenne s’étirent le long de la Rivière des Galets, formant un ensemble d’hameaux (Grand Place les Hauts, les Bas, l’École…). Grand Place est notamment connue pour l’histoire de son célèbre facteur, qui parcourait à pied des dizaines de kilomètres pour distribuer le courrier dans tout le cirque. Aurère, Îlet à Bourse, Îlet à Malheur, Orangers ou Lataniers complètent ce chapelet d’îlets, chacun avec sa personnalité, son exposition, son niveau d’isolement et ses atouts pour le visiteur.
Agriculture vivrière et culture du lentille de cilaos en altitude
La vie à Mafate repose historiquement sur une agriculture vivrière diversifiée. Sur leurs petits lopins, les habitants cultivent des légumes (brèdes, chouchous, haricots, carottes, oignons…), des fruits (bananes, agrumes, goyaviers) et élèvent quelques animaux (volailles, porcs, bovins). Cette polyculture permet de compléter les approvisionnements acheminés par hélicoptère, de tendre vers une certaine autonomie alimentaire et de proposer aux randonneurs une cuisine créole authentique, souvent préparée au feu de bois.
Si la célèbre lentille de Cilaos est principalement cultivée dans le cirque voisin de Cilaos, son influence dépasse largement ses frontières. Certaines techniques culturales, variétés et savoir-faire circulent entre Cilaos et Mafate via les échanges familiaux et commerciaux. Dans les îlets de haute altitude comme Marla, on retrouve ainsi des pratiques agricoles proches, adaptées aux contraintes de sols volcaniques, de pentes marquées et de conditions climatiques plus fraîches.
Pour le randonneur, goûter à un cari préparé avec des produits du jardin, déguster du miel de montagne à Marla ou acheter quelques fruits dans une petite « boutik » fait partie intégrante de l’expérience mafataise. C’est aussi l’occasion de mesurer à quel point l’agriculture, même modeste, reste un pilier de la résilience de ces communautés isolées.
Classement UNESCO et enjeux de conservation du bien naturel
Depuis 2010, le cirque de Mafate fait partie du bien « Pitons, cirques et remparts de La Réunion » inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre des critères naturels. Cette reconnaissance internationale consacre à la fois la valeur géologique exceptionnelle de ces paysages volcaniques et leur biodiversité remarquable, mais elle implique aussi des obligations fortes en matière de protection, de gestion et de développement durable.
Concrètement, ce classement ne transforme pas Mafate en « sanctuaire intouchable », mais il renforce les exigences de concertation entre l’État, le Parc national, les communes concernées (Saint-Paul, La Possession, Cilaos, Salazie) et les habitants. Il s’agit de concilier la vie quotidienne des Mafatais, le développement d’un tourisme de randonnée de qualité et la préservation à long terme de ce patrimoine unique, dans un contexte de changement climatique et de pression touristique croissante.
Inscription au patrimoine mondial : pitons, cirques et remparts de la réunion
L’inscription des « Pitons, cirques et remparts de La Réunion » sur la Liste du patrimoine mondial repose sur plusieurs critères naturels (notamment les critères (vii) et (x) de l’UNESCO) : beauté naturelle exceptionnelle, représentativité de processus écologiques et biologiques en cours, et importance pour la conservation de la biodiversité. Mafate, avec ses remparts abrupts, ses ravines profondes, ses îlets et sa flore endémique, contribue de manière déterminante à cette valeur universelle exceptionnelle.
Cette reconnaissance a des effets concrets : élaboration d’un plan de gestion spécifique, renforcement de la surveillance des activités (urbanisation, ouvertures de pistes, surfréquentation de certains sites), programmes de restauration écologique (lutte contre les espèces invasives, replantation d’espèces indigènes). Elle s’accompagne aussi d’un effort de sensibilisation du public : panneaux d’information, actions pédagogiques, formations de guides, pour que chacun comprenne en quoi Mafate n’est pas qu’un « spot de randonnée », mais un patrimoine à transmettre aux générations futures.
Zone cœur du parc national de la réunion et réglementation
La quasi-totalité de Mafate se situe en zone cœur du Parc national de La Réunion, créée en 2007. Cette zone est soumise à une réglementation stricte visant à limiter les activités susceptibles de dégrader les milieux naturels : interdiction de circuler en véhicule motorisé (sauf dérogations pour les besoins des habitants et des services publics), interdiction de bivouaquer hors des zones autorisées, interdiction de feu en pleine nature, régulation des activités commerciales, etc.
Pour vous, randonneur, cela se traduit par quelques règles simples à respecter : rester sur les sentiers balisés, ne pas cueillir les plantes, ne pas déranger la faune, gérer vos déchets (en les redescendant autant que possible), choisir des gîtes ou zones de bivouac autorisées. Ces règles, parfois perçues comme contraignantes, constituent en réalité un pacte de respect entre les visiteurs, les habitants et le territoire. Sans elles, la pression exercée par des dizaines de milliers de passages annuels finirait inévitablement par altérer ce milieu fragile.
Gestion du tourisme de randonnée et capacité de charge des gîtes
Le succès de Mafate auprès des randonneurs pose une question centrale de capacité de charge : jusqu’à quel niveau de fréquentation le cirque peut-il accueillir des visiteurs sans dégradation significative de ses milieux naturels et de la qualité de vie de ses habitants ? Les gîtes, tables d’hôtes et campings jouent un rôle clé dans cette équation, en canalisant l’hébergement et en limitant le bivouac sauvage.
Les capacités d’accueil des gîtes sont volontairement limitées, et la réservation à l’avance est fortement recommandée, voire indispensable en haute saison (vacances scolaires, périodes de météo favorable). Cette régulation « par le gîte » contribue à éviter les pics de fréquentation brutaux et à maintenir un niveau de confort acceptable pour les habitants comme pour les visiteurs. En tant que randonneur, planifier votre itinéraire, étaler vos séjours sur la semaine plutôt que sur les seuls week-ends, et respecter les capacités des hébergements, c’est participer activement à cette gestion durable.
À l’avenir, les enjeux porteront sans doute sur l’adaptation de Mafate au changement climatique (sécheresses plus fréquentes, risques accrus de feux de forêt, événements pluvieux extrêmes), sur le maintien d’une population permanente dans les îlets et sur la régulation du tourisme aérien (hélicoptères) et pédestre. Autant de défis qui nécessitent une vigilance constante, mais aussi l’engagement de chacun : habitants, institutions, professionnels du tourisme… et randonneurs de passage.