
# Le rôle des influences créoles dans la cuisine réunionnaise
La cuisine réunionnaise incarne un véritable laboratoire gastronomique où se rencontrent et fusionnent des traditions culinaires venues des quatre coins du monde. Depuis le peuplement de l’île au XVIIe siècle, les vagues migratoires successives ont apporté leurs savoir-faire, leurs ingrédients et leurs techniques de préparation, créant ainsi un patrimoine culinaire unique dans l’océan Indien. Cette alchimie gustative témoigne d’une créolisation qui dépasse la simple juxtaposition de cultures pour donner naissance à une identité gastronomique profondément originale. Chaque plat raconte une histoire de rencontres, d’adaptations et d’innovations, transformant la table réunionnaise en véritable symbole du vivre-ensemble.
Les fondements historiques du métissage culinaire réunionnais
L’histoire de la cuisine réunionnaise débute véritablement avec l’arrivée des premiers colons français au milieu du XVIIe siècle sur cette île alors inhabitée. Rapidement, les besoins en main-d’œuvre pour les plantations ont conduit à l’arrivée d’esclaves venus de Madagascar et d’Afrique de l’Est, apportant avec eux des techniques culinaires ancestrales. À partir de 1848, après l’abolition de l’esclavage, les engagés indiens, chinois et africains ont rejoint l’île, enrichissant davantage le paysage culinaire. Cette succession de migrations a créé un melting-pot gastronomique où chaque communauté a contribué à façonner ce que nous connaissons aujourd’hui comme la cuisine créole réunionnaise. Les influences se sont mêlées dans les cuisines familiales, donnant naissance à des plats qui transcendent leurs origines pour devenir des symboles d’une identité collective partagée.
L’héritage gastronomique malgache : le romazava et les brèdes
L’influence malgache constitue l’une des pierres angulaires de la cuisine réunionnaise, particulièrement visible dans l’utilisation des brèdes, ces feuilles vertes comestibles cuisinées de multiples façons. Le romazava, ragoût traditionnel malgache à base de viande et de feuilles vertes, a inspiré de nombreuses préparations locales où la simplicité des ingrédients contraste avec la profondeur des saveurs. Les Malgaches ont également introduit la technique de cuisson lente et l’art d’accommoder les tubercules comme les patates douces et les taros. Cette tradition se perpétue aujourd’hui dans les cuisines réunionnaises où les brèdes mafanes, brèdes chouchou ou brèdes morelles accompagnent quotidiennement le riz blanc.
Les apports culinaires indiens : masala, biryani et samoussa
L’arrivée massive d’engagés indiens après 1848 a profondément marqué le paysage culinaire réunionnais. Les Tamouls et Gujaratis ont apporté leur maîtrise des épices, transformant radicalement la palette aromatique locale. Le massalé, mélange complexe d’épices torréfiées et moulues, est devenu un incontournable de la cuisine créole, donnant son nom au célèbre cabri massalé. Le biryani, plat festif à base de riz parfumé et de viande marinée, s’est adapté aux produits locaux tout en conservant son essence indienne. Les samoussas, petits beignets triangulaires farcis, se vendent désormais à tous les coins de rue, témoignant de l’intégration réussie
de la gastronomie indienne à la vie quotidienne réunionnaise. Aujourd’hui, ils font pleinement partie de l’identité culinaire de l’île, au point qu’on parle souvent de « samoussas créoles » tant les recettes ont été adaptées aux produits locaux comme le thon, le fromage péi ou encore le palmiste.
L’influence chinoise : le riz cantonais et les techniques de sauté au wok
À partir de la fin du XIXe siècle, l’arrivée des commerçants et travailleurs chinois introduit de nouvelles habitudes alimentaires à La Réunion. Les techniques de cuisson au wok, rapides et à feu vif, transforment la manière de préparer les légumes, les nouilles et les viandes. Le fameux riz cantonais, revisité à la sauce créole avec l’ajout de saucisses fumées, d’œufs brouillés et parfois de légumes péi comme le chouchou, devient un plat incontournable des « snacks chinois » de l’île.
Cette influence chinoise se manifeste aussi à travers les bouchons, petites bouchées de viande cuites à la vapeur, proches des dim sum, qui se dégustent à toute heure de la journée. Ils se mangent natures, avec une sauce soja pimentée, ou glissés dans un « pain bouchon gratiné », véritable symbole de la street-food réunionnaise. Les sautés de mines, le chop suey ou encore les soupes nouilles illustrent cette appropriation créole de la cuisine chinoise, où sauces, épices et condiments locaux viennent compléter les bases asiatiques.
La cuisine créole antillaise : similitudes et différences avec le rougail
Si les Antilles et La Réunion sont séparées par des milliers de kilomètres, leurs cuisines créoles partagent de nombreux points communs. Dans les deux régions, le métissage culinaire résulte d’un passé colonial marqué par l’esclavage, l’engagisme et la rencontre de cultures africaines, européennes et asiatiques. On retrouve ainsi, de part et d’autre, l’importance du riz, des plats mijotés relevés d’épices, et des condiments pimentés qui accompagnent chaque repas.
Le rougail réunionnais, qu’il s’agisse du plat (rougail saucisse, rougail morue) ou de la préparation condimentaire (rougail tomate, rougail mangue), peut être comparé aux sauces pimentées antillaises ou à la fameuse sauce chien. Toutefois, la cuisine créole antillaise utilise davantage le colombo, proche du curry, ainsi que le lait de coco, tandis que la cuisine réunionnaise s’appuie plus souvent sur le curcuma, le gingembre et le combava. Là où un colombo antillais joue sur la rondeur et le parfum des épices, un rougail réunionnais mise sur la vivacité de la tomate, de l’oignon cru et du piment frais.
Ces similitudes et différences montrent que la cuisine créole n’est pas un bloc homogène, mais une mosaïque d’identités culinaires. Comparer un colombo de poulet antillais et un cari poulet réunionnais, par exemple, permet de mieux saisir la richesse des influences créoles dans le monde. Si vous aimez voyager par les papilles, explorer ces nuances est une excellente manière de comprendre l’histoire et la culture de chaque territoire.
Les techniques de préparation créoles spécifiques à la réunion
Au-delà des influences culturelles, la cuisine créole réunionnaise se distingue par des techniques de préparation bien particulières. Certaines sont héritées de traditions malgaches, africaines ou indiennes, d’autres sont nées directement sur l’île, en réponse au climat, aux produits disponibles et aux modes de vie locaux. Comprendre ces gestes permet de mieux reproduire chez soi les saveurs authentiques de La Réunion, que l’on prépare un rougail saucisse, un cari poisson ou de simples achards de légumes.
Le pilon et le mortier : la fabrication artisanale du rougail tomate
Dans la plupart des cuisines réunionnaises, le pilon et le mortier occupent une place centrale. Bien avant l’arrivée des mixeurs électriques, ces ustensiles en pierre ou en bois servaient à écraser l’ail, le gingembre, le sel et le piment pour libérer leurs arômes. Aujourd’hui encore, la fabrication du rougail tomate dans les règles de l’art repose sur ce geste ancestral : on pile d’abord le sel et le piment, puis on ajoute l’oignon émincé et enfin les dés de tomate bien mûre.
Pourquoi ne pas simplement tout mixer au robot ? Parce que le pilonnage permet de conserver une certaine texture, avec des morceaux reconnaissables, tout en intensifiant le parfum des ingrédients. C’est un peu comme la différence entre un café moulu à la main et un café industriel : le résultat n’a pas tout à fait la même âme. Pour vous approcher du goût authentique de la cuisine créole réunionnaise, investissez dans un bon mortier et prenez le temps de piler vos épices et condiments, surtout pour les rougails et les pâtes de massalé.
La cuisson au feu de bois : le cari boucané traditionnel
La cuisson au feu de bois occupe une place à part dans la culture culinaire de l’île. Le dimanche, dans les aires de pique-nique ou les « kaz » familiales, on prépare encore le cari boucané dans de grandes marmites en fonte posées directement sur les braises. Le boucané, viande préalablement fumée et salée, développe alors des arômes profonds, tandis que le feu de bois apporte une saveur légèrement fumée impossible à reproduire avec une simple plaque de cuisson.
Cette technique demande patience et maîtrise de la température, mais elle illustre parfaitement la philosophie de la cuisine créole réunionnaise : laisser le temps aux ingrédients de s’imprégner d’épices, de mijoter lentement et de gagner en complexité. Si vous n’avez pas de feu de bois à disposition, vous pouvez vous en rapprocher en utilisant une cocotte en fonte et une cuisson longue à feu doux, voire en ajoutant une pincée de paprika fumé ou de sel fumé pour rappeler le goût du boucané traditionnel.
Les méthodes de fermentation : l’achards de légumes et le piment confit
La fermentation est une autre clé de la cuisine créole réunionnaise, souvent méconnue. À l’origine, elle permettait de conserver plus longtemps les produits frais dans un climat tropical. Aujourd’hui, elle est surtout recherchée pour les saveurs acidulées et légèrement piquantes qu’elle apporte, en particulier dans les achards de légumes et le piment confit. Les achards mêlent carottes, haricots verts, chou ou chouchou finement émincés, blanchis puis marinés dans du vinaigre, de l’huile, du curcuma et des graines de moutarde.
Le piment confit, quant à lui, résulte d’une macération prolongée de piments verts ou rouges dans de l’huile, du vinaigre, du sel et parfois de l’ail. Au fil des jours, les saveurs se développent, gagnent en profondeur et en complexité. Un peu comme pour un fromage affiné, chaque jour de fermentation ajoute une nouvelle dimension aromatique. Pour réussir vos conserves maison, veillez à stériliser vos bocaux, à respecter des proportions suffisantes de sel et de vinaigre, et à conserver vos préparations à l’abri de la lumière.
Le fumage créole : la viande salée et le jambon fumé péi
Le fumage fait partie des plus anciennes méthodes de conservation des aliments dans l’océan Indien. À La Réunion, il a donné naissance à des produits emblématiques comme la viande salée et le jambon fumé péi. Les morceaux de porc ou de bœuf sont d’abord frottés au sel, parfois aux épices, puis suspendus au-dessus d’un foyer de bois pendant plusieurs heures ou jours, selon l’intensité de fumage recherchée.
Ces viandes fumées entrent ensuite dans la composition de caris, de rougails ou de plats mijotés avec des brèdes, des haricots ou des lentilles de Cilaos. Le fumage créole, plus rustique que certains procédés industriels, donne des produits au caractère affirmé, qui rappellent la cuisine de nos grands-parents. Si vous souhaitez expérimenter chez vous, un petit fumoir de balcon ou un barbecue avec couvercle peut suffire, à condition de choisir un bois non traité (bois de letchi, de longanier ou d’acacia) et de contrôler soigneusement la température.
Les ingrédients endémiques et leur utilisation dans les plats emblématiques
La richesse de la cuisine créole réunionnaise tient aussi à la diversité de ses produits locaux. Certains ingrédients, devenus incontournables, sont désormais indissociables de l’identité gastronomique de l’île. Ils offrent des saveurs uniques, introuvables ou difficiles à reproduire ailleurs, et expliquent en partie pourquoi un cari dégusté sur place n’a jamais tout à fait le même goût qu’une version préparée à des milliers de kilomètres. Découvrons quelques-unes de ces pépites du terroir réunionnais.
Le combava : aromatisation des caris et des rougails
Le combava est un agrume à la peau très bosselée, au parfum puissant et reconnaissable entre mille. À La Réunion, on utilise surtout son zeste, finement râpé ou haché, ainsi que ses feuilles, qui parfument les caris, les bouillons et certains rougails. Une simple pincée de combava suffit à transformer un plat, apportant une fraîcheur citronnée intense, presque florale, qui relève aussi bien un rougail tomate qu’un cari poisson.
En pâtisserie, le combava trouve aussi sa place dans les crèmes, les flans ou les gâteaux de patate douce, où il apporte une note acidulée très appréciée. Si vous cuisinez en métropole, vous pourrez parfois le trouver frais dans les épiceries asiatiques, ou surgelé sous forme de feuilles. Attention toutefois à ne pas en abuser : comme un parfum trop concentré, le combava peut facilement dominer un plat si l’on a la main lourde.
Le curcuma frais : colorant naturel du safran péi
Souvent appelé safran péi, le curcuma frais est l’un des piliers de la cuisine créole réunionnaise. Cette racine, cousine du gingembre, est râpée ou réduite en poudre après séchage, puis utilisée pour colorer et parfumer les caris, les rougails et les achards. Sa teinte jaune-orangée caractéristique donne aux plats cette couleur chaude et appétissante que l’on associe immédiatement à la cuisine de l’océan Indien.
Au-delà de son rôle de colorant naturel, le curcuma est aussi recherché pour ses propriétés antioxydantes et anti-inflammatoires, largement étudiées depuis une vingtaine d’années. À La Réunion, il est cultivé principalement dans les zones humides et volcaniques, où les sols riches lui confèrent une intensité aromatique particulière. Pour profiter pleinement de ses bienfaits, on l’associe souvent au poivre noir et à une matière grasse (huile ou ghee), ce qui favorise l’absorption de la curcumine par l’organisme.
Le palmiste : préparation du coeur de palmier en salade et en gratin
Le palmiste, souvent surnommé le « caviar des légumes », désigne le cœur tendre de certains palmiers. Longtemps réservé aux grandes occasions, il se déguste cru, en salade, ou cuit, notamment en gratin. La salade de palmiste, assaisonnée simplement avec de l’huile, du vinaigre, du sel, du poivre et parfois un peu de piment, met en valeur sa texture croquante et sa saveur délicate, proche de l’artichaut.
En gratin, le cœur de palmiste est nappé d’une béchamel, parfois enrichie de fromage péi, puis gratiné au four. Ce plat illustre à merveille la rencontre entre techniques européennes (la sauce blanche, le gratin) et produit tropical endémique. Aujourd’hui, la récolte des palmistiers sauvages étant strictement encadrée pour protéger l’environnement, il est recommandé de privilégier les filières d’élevage ou les produits certifiés, afin de profiter de ce mets d’exception dans le respect de la biodiversité réunionnaise.
Les brèdes mafanes : propriétés anesthésiantes et usages culinaires
Parmi la grande famille des brèdes, les brèdes mafanes occupent une place à part dans la cuisine créole de l’océan Indien. Leur particularité ? Une sensation de picotement et d’engourdissement sur la langue, due à une molécule naturelle, le spilanthol. C’est un peu comme si votre bouche se mettait à vibrer doucement, préparant le palais à accueillir les autres saveurs du plat. Cette expérience sensorielle unique séduit de plus en plus de chefs à travers le monde.
À La Réunion, les brèdes mafanes sont utilisées dans des bouillons, des caris ou des préparations inspirées du romazava malgache. Elles apportent non seulement du goût, mais aussi une dimension ludique au repas, surtout lorsque l’on fait découvrir ces sensations à des convives peu habitués. Pour les cuisiner, il est conseillé de ne pas les faire trop cuire afin de préserver leur texture et leurs propriétés aromatiques. Utilisées avec parcimonie, elles deviennent un véritable atout pour sublimer un plat de viande ou de poisson.
Le tamarin : agent acidifiant dans les sauces et les chutneys
Le tamarin, fruit du tamarinier, est largement utilisé dans la cuisine réunionnaise comme agent acidifiant naturel. Sa pulpe brune et collante, au goût à la fois sucré et acidulé, est diluée dans de l’eau chaude pour préparer des sauces, des chutneys ou des boissons rafraîchissantes. Dans un cari poisson, par exemple, quelques cuillerées de jus de tamarin remplacent aisément le vinaigre ou le citron, apportant une acidité plus complexe et plus longue en bouche.
Le tamarin entre aussi dans la composition de certains rougails et de sirops maison, particulièrement appréciés pendant l’été austral. Riche en antioxydants et en minéraux, il s’inscrit parfaitement dans la tendance actuelle de retour aux ingrédients naturels et non transformés. Si vous avez l’occasion de le cuisiner, pensez à filtrer la pulpe après trempage pour retirer les fibres et les noyaux, et ajustez la quantité en fonction de l’acidité souhaitée.
Les plats syncrétiques issus du métissage créole
Le véritable génie de la cuisine réunionnaise réside peut-être dans sa capacité à créer des plats syncrétiques, c’est-à-dire des préparations où se mêlent harmonieusement plusieurs influences culturelles. Ces recettes, nées de siècles de cohabitation et d’échanges, racontent mieux que n’importe quel livre d’histoire comment les différentes communautés de l’île ont appris à vivre ensemble. Chaque bouchée est le reflet d’un dialogue entre traditions, adapté aux réalités locales et aux produits du terroir.
Le cari poulet : fusion des épices indiennes et techniques malgaches
Le cari poulet est sans doute l’un des meilleurs exemples de cette fusion. D’origine indienne par son nom et sa base d’épices (curcuma, gingembre, ail, parfois massalé), il emprunte aussi aux techniques malgaches la cuisson lente et l’accompagnement systématique de brèdes ou de légumes. Le résultat est un plat à la fois simple et profond, où chaque ingrédient trouve sa place sans dominer les autres.
Contrairement aux currys indiens souvent riches en sauce et en lait de coco, le cari poulet réunionnais se veut plus sec, plus concentré, mettant en avant le goût de la viande et des aromates. Servi avec du riz, des « grains » (lentilles, pois du Cap) et un rougail bien pimenté, il compose un repas complet, équilibré, qui illustre parfaitement la philosophie de la cuisine créole : nourrir le corps tout en régalant les sens. Si vous débutez dans la cuisine réunionnaise, le cari poulet est d’ailleurs une excellente porte d’entrée.
Le rougail saucisse : adaptation créole de la charcuterie française
Le rougail saucisse incarne quant à lui la rencontre entre la charcuterie européenne et les condiments créoles. À l’origine, les saucisses de porc étaient importées ou préparées selon des méthodes inspirées de la cuisine française. En les associant à une base de tomates, d’oignons, d’ail, de piment et de curcuma, les Réunionnais en ont fait un plat emblématique, à mi-chemin entre le ragoût européen et le cari local.
Ce plat, très apprécié pour sa simplicité et son côté réconfortant, se décline aujourd’hui en de nombreuses variantes : saucisses fumées, saucisses de volaille, voire versions végétariennes à base de saucisses de soja. Comme souvent à La Réunion, c’est l’accompagnement qui complète l’expérience : riz blanc, grains, rougail concombre ou rougail mangue verte viennent équilibrer la richesse du plat. C’est un peu l’équivalent créole du « plat de grand-mère » que l’on réclame encore et encore.
Le carri bichique : valorisation des ressources halieutiques locales
Le carri bichique est un plat rare et très prisé, qui met à l’honneur les bichiques, alevins de poissons pêchés dans les embouchures des rivières. Longtemps considéré comme un mets de luxe en raison de la difficulté de la pêche et de la rareté du produit, il illustre la manière dont la cuisine réunionnaise sait valoriser les ressources naturelles de son environnement. Préparé en cari, avec oignons, ail, tomates et curcuma, il offre une texture fine et un goût délicat, très différent des caris de viande ou de gros poissons.
La pêche aux bichiques étant aujourd’hui strictement réglementée pour préserver les stocks, ce plat se fait plus rare sur les tables réunionnaises, ce qui renforce encore son caractère d’exception. Il nous rappelle que la cuisine créole est profondément liée aux cycles de la nature et aux écosystèmes locaux. En dégustant un carri bichique, on goûte littéralement à l’âme des rivières et des ravines de l’île.
Le gratin de chouchou : légume brésilien revisité à la créole
Le chouchou, aussi appelé chayote, est un légume originaire d’Amérique centrale et du Sud, introduit à La Réunion au XIXe siècle. Il s’est si bien acclimaté dans les Hauts de l’île qu’il en est devenu un symbole, notamment dans le cirque de Salazie. Le gratin de chouchou, préparé avec une béchamel, du fromage râpé et parfois de la charcuterie locale, illustre parfaitement la manière dont la cuisine créole s’approprie des produits venus d’ailleurs pour en faire des plats typiquement réunionnais.
On retrouve ici le mariage des techniques culinaires françaises (sauce, gratin, cuisson au four) avec un légume tropical humble, bon marché et généreux. Certains y ajoutent du curcuma ou du combava pour lui donner une touche encore plus péi. C’est un plat qui accompagne aussi bien les grillades que les caris, et qui séduit par sa texture fondante et son goût délicat. Si vous cherchez une recette simple pour introduire un peu de cuisine réunionnaise dans votre quotidien, le gratin de chouchou est un excellent choix.
L’influence créole dans la pâtisserie et les desserts réunionnais
La créativité créole s’exprime aussi avec gourmandise dans l’univers des desserts et de la pâtisserie réunionnaise. Là encore, les influences européennes, africaines, malgaches et indiennes se mêlent pour donner naissance à des douceurs uniques, où la vanille, le coco, la patate douce et les fruits tropicaux règnent en maîtres. Qu’il s’agisse de gâteaux familiaux ou de petites confiseries vendues sur les marchés, chaque spécialité raconte une histoire de transmission et de métissage.
Le gâteau patate douce : héritage malgache et adaptation locale
Le gâteau patate douce est l’une des pâtisseries les plus emblématiques de La Réunion. Composé de patates douces écrasées, de sucre, de beurre, d’œufs et parfumé à la vanille ou au rhum, il puise ses racines dans les traditions malgaches d’utilisation des tubercules en dessert. La patate douce, introduite tôt dans l’île, y a trouvé un terrain fertile et est devenue un ingrédient de base, aussi bien pour les plats salés que sucrés.
La texture fondante et légèrement humide de ce gâteau en fait un dessert très apprécié, souvent servi lors des fêtes de famille ou des célébrations religieuses. Certains y ajoutent de la noix de coco râpée, du zeste de citron ou du combava pour renforcer encore la dimension créole. Par sa simplicité d’exécution et son côté nourrissant, il reflète parfaitement l’esprit de la pâtisserie réunionnaise : faire beaucoup avec peu, en sublimant les produits locaux.
Les bonbons péi : confiseries au coco et aux fruits tropicaux
Sous le nom de bonbons péi, on regroupe une multitude de petites confiseries artisanales vendues sur les marchés, dans les foires ou par des marchands ambulants. Bonbons coco, bonbons piment sucrés-salés, sucettes au tamarin, pâte de goyave ou de papaye : autant de friandises qui mettent en valeur le sucre de canne et les fruits tropicaux de l’île. Elles sont souvent préparées selon des recettes familiales, transmises de génération en génération.
Ces bonbons ne sont pas qu’une simple gourmandise : ils constituent aussi un patrimoine immatériel précieux, lié aux souvenirs d’enfance, aux sorties en famille et aux fêtes religieuses. Dans un contexte où l’industrie agroalimentaire standardise de plus en plus les goûts, les bonbons péi offrent une alternative authentique et ancrée dans le terroir. Si vous souhaitez ramener un peu de cuisine créole réunionnaise dans vos bagages, ces confiseries sont un excellent choix de souvenir comestible.
Le napolitain : biscuit créole aux influences européennes
Le napolitain réunionnais est un petit biscuit sablé, garni de confiture (souvent à la fraise ou à l’abricot) et recouvert d’un glaçage sucré coloré en rose ou en blanc. Inspiré des pâtisseries européennes, il a été adapté au goût local et fait désormais partie du paysage gourmand de l’île. On le trouve dans toutes les boulangeries, mais aussi sur les tables de goûter et les buffets d’anniversaire.
Son succès tient à son apparente simplicité : deux couches de pâte sablée, une fine couche de confiture, puis un glaçage. Pourtant, comme souvent en pâtisserie, l’équilibre des textures et des saveurs demande un vrai savoir-faire. Le napolitain illustre ainsi comment la culture créole s’approprie des modèles venus d’ailleurs pour les transformer en marqueurs identitaires forts. En croquant dans un napolitain péi, on goûte à la fois à l’héritage européen et à la créativité réunionnaise.
La transmission intergénérationnelle des savoir-faire culinaires créoles
La cuisine créole réunionnaise ne se résume pas à des recettes figées dans des livres. Elle vit, évolue et se réinvente en permanence grâce à la transmission intergénérationnelle des savoir-faire. Dans de nombreuses familles, c’est encore autour de la marmite que se tissent les liens entre grands-parents, parents et enfants. On y apprend non seulement comment doser le piment ou réussir un rougail, mais aussi comment respecter les produits, partager un repas et perpétuer une histoire commune.
Cette transmission passe souvent par l’oralité et l’observation : « une pincée de ci », « un peu de ça », « jusqu’à ce que ça sente bon ». Les quantités ne sont pas toujours écrites, mais se mémorisent par la pratique, comme on apprend une langue maternelle. Aujourd’hui, de plus en plus d’initiatives – ateliers culinaires, livres de recettes en créole, vidéos en ligne – cherchent à préserver ce patrimoine tout en l’ouvrant à de nouveaux publics. C’est un enjeu majeur : comment garder l’âme de la cuisine créole réunionnaise tout en l’adaptant aux modes de vie contemporains, aux nouvelles préoccupations de santé et aux enjeux environnementaux ?
En cuisinant un cari avec un aïeul, en apprenant à piler le piment au mortier ou en préparant ensemble un gâteau patate pour les fêtes, chacun contribue à faire vivre cette culture culinaire métissée. La cuisine devient alors bien plus qu’un simple ensemble de recettes : elle se fait mémoire, identité et lien social. Et c’est peut-être là, au-delà des influences créoles et des métissages, le véritable secret de la cuisine réunionnaise.